Futuribles – mai / juin 2026

Un scénario vertueux : rééquilibrer climat et biodiversité

par la concurrence environnementale

Le déploiement de la comptabilité carbone cumulative, décrite dans l’article de Jérôme Boutang et Francis Charpentier de ce numéro (La comptabilité carbone cumulative, vers un système d’information collaboratif pour piloter la transition) est une bonne nouvelle. Ses comptages nourrissent la concurrence environnementale, stratégie gagnante contre les émissions nettes de gaz à effet de serre. Une partie des comptages nécessaires devient facile et l’autre partie devient possible.

Vaincre la menace des gaz à effet de serre (GES) suppose de prendre en compte deux conséquences toxiques de l’activité humaine : les émissions humaines nettes de GES et l’impact humain sur la capture naturelle de GES des terres et des mers. Il faut aussi agir vite car le temps joue contre l’humanité : le dérèglement climatique fragilise la capture naturelle et l’humanité aggrave le dérèglement en boucle en voulant s’en protéger. Le message scientifique est donc clair. L’humanité doit, sans tarder, construire une économie ‘ZEN’ parce qu’elle dégage ‘Zéro Emission Nette’ (ou ‘carbone’) vers l’atmosphère. Une façon concrète de l’exprimer est de dire que cette économie ZEN ne devra produire que des biens et services ZEN, c’est-à-dire dont l’émission et l’impact sur la capture naturelle seront négligeables.

 

Comment tirer toutes les décisions économiques vers des produits plus ZEN ? Une réponse crédible part du déploiement d’une concurrence environnementale, alimentée par un comptage de l’impact ZEN (ou carbone) de chaque décision.

 

L’article décrit :

1- L’efficacité de la concurrence environnementale, dès lors qu’on sait compter l’impact environnemental de chaque décision économique.

2- Comment une nouvelle approche du comptage (dite CCC) rend facile un comptage partiel de cet impact environnemental…

3- …Et rend possible le reste du comptage.

 

1-La concurrence environnementale pour construire une économie ZEN

La concurrence environnementale joue sur la contribution d’un bien, d’un service ou d’un produit financier à l’objectif ZEN, son impact ‘ZEN’. Transmis au client, il va tirer sans contrainte ses décisions économiques (et donc l’économie) vers le ZEN.

– L’impact ZEN du bien ou du service proposé est le contenu d’émission nette nécessaire à sa production.

– L’impact ZEN du produit financier proposé est sa rentabilité en émission nette, l’anticipation de l’impact ZEN sur les productions des investissements financés.

A offres équivalentes pour eux en argent (c’est-à-dire équivalentes en prix ou en rentabilité en argent) consommateurs et épargnants peuvent choisir selon l’impact ZEN. Chaque décision influencée par le critère ZEN est un message fort qui remonte les chaines de production et de financement car entreprises et banques ont besoin d’un maximum de clients. Les pratiques de production et les investissements les plus ZEN deviennent plus rentables en argent et mieux financés : la demande tire l’offre, et l’innovation et la concurrence environnementale tirent l’économie vers le ZEN, sans contrainte.

La concurrence environnementale ne suffira pas à construire une économie ZEN dans les temps. Mais ses impacts ZEN, dès lors qu’ils sont scientifiquement fondés, faciliteront les arbitrages collectifs entre ‘argent’ et ‘carbone’ pour accélérer la construction de l’économie ZEN. On pourra par exemple qualifier de toxiques (et décourager) les offres à la fois moins ZEN et plus couteuses en argent (donc évitables). Ces offres sont objectivement toxiques pour la collectivité puisqu’elles la mettent en risque en éloignant le rééquilibrage climatique.

L’efficacité de la libre concurrence a fait ses preuves mais manquent encore des comptages scientifiquement fondés des impacts ZEN. Une nouvelle approche du comptage du carbone les rend désormais faciles ou possibles, ce qu’on peut vérifier sur un historique et une prospective de ce comptage du carbone.

2-Le comptage des impacts carbone, de Kyoto à aujourd’hui

Les comptages du carbone partent d’un socle scientifique universel, les Inventaires nationaux (réalisé en France par le CITEPA). Ils recensent annuellement les émissions et les captures d’un territoire et sont obligatoires depuis le protocole de Kyoto en 1997. Une normalisation du comptage d’émission s’est développée en parallèle pour les entreprises. La norme d’entreprise la plus utilisée à l’international est le GHG Protocol. Le Bilan Carbone en est une version française proche.

Dès les années 2000, ce comptage géographique des émissions directes des producteurs s’est révélé insuffisant pour suivre l’impact de la demande des différents acteurs et le besoin s’est développé de comptages rattachant à une production ou un produit les émissions induites en amont (comptages qualifiés « d’empreintes »). C’est l’impact ZEN d’un bien ou service décrit en 1, hors impact sur les captures. Son comptage macroéconomique a abouti, son comptage microéconomique pour les entreprises est en train d’aboutir.

Le comptage macroéconomique de l’impact carbone des biens et services

Les comptables nationaux ont eu l’intuition d’appuyer le comptage macroéconomique sur les comptes nationaux. Ceux-ci comptent (notamment) les flux de production en volume de biens et services, entre secteurs et entre pays, avec la valeur (les rémunérations) ajoutée à chaque étape de production. La valeur d’une production est le cumul des valeurs ajoutées qui ont été nécessaires en amont. Si on garde les volumes et les principes de comptage et qu’on cumule à chaque étape, non pas LA VALEUR ajoutée, mais L’EMISSION de GES ajoutée, on obtient l’impact cherché : le cumul des émissions induites par une production.

Un cadre statistique a été défini en 2012 par les Nations Unies et le comptage est un succès. Des « comptes nationaux carbone » sont désormais suivis par l’OCDE, le FMI, Eurostat et les services statistiques de beaucoup de pays (ainsi l’INSEE en France depuis 2024). Les données s’améliorent avec une nomenclature de plus en plus fine des secteurs et des contrôles de cohérence sur les flux aux frontières. On a pour chaque flux suivi une émission unitaire donnant l’impact moyen d’une unité échangée.

Le comptage par les entreprises de l’impact carbone des biens et services

Deux types de comptage ont été expérimentés et le second est en train de réussir.

– Le comptage ‘remontant’ a été demandé par les protocoles.

L’entreprise suivant le protocole doit ajouter au comptage de son émission directe (qualifié de scope 1) le comptage de l’émission ajoutée par les chaines de fournisseurs en amont (qualifié de scopes 2 et 3) (Encadré 1). Obtenir l’information est complexe, voire impossible pour une PME. Plus de dix ans après, rares sont les comptages complets hors très grandes entreprises et, de plus, les choix de chacune dans son comptage font qu’ils ne sont pas comparables.

– Le comptage ‘cumulatif comptable’ des comptables d’entreprise.

Des comptables d’entreprises ont développé dans certaines branches une approche différente appuyée sur la comptabilité analytique de l’entreprise[1]. Elle a été formalisée en 2021 et 2022. Ses pionniers ont été en 2021 Robert Kaplan (Harvard) et Karthik Ramanna (Oxford) (qui ont ensuite créé l’institut E-ledgers[2] pour diffuser l’approche) puis en 2022 Ulf von Kalckreuth (Bundesbank) et en France le cercle Comptabilité carbone des Shifters et Carbones sur factures.

L’approche des comptes nationaux carbone est transposée aux comptes commerciaux de l’entreprise, avec les mêmes avantages de simplicité et de cohérence. On garde du compte en argent ses flux en volume et ses principes (imputation par exercice…) et on remplace la valeur ajoutée par l’impact en émission ajouté (encadré 1). L’entreprise obtient l’impact de chaque bien ou service suivi par sa comptabilité pour le transmettre au client. Elle attend le même service de ses fournisseurs. Ces caractéristiques du comptage (cumulatif à partir d’un socle comptable) ont conduit Ulf von Kalckreuth à parler de Comptabilité Carbone Cumulative (ou CCC) du contenu en émission (ou ‘carbone’) des produits[3].

La reconnaissance internationale de l’approche progresse : fin 2025, elle est adoptée par une vingtaine des plus grandes entreprises mondiales à travers la coalition Carbon Measures[4]. En France, un appel de 50 experts français a été lancé vers les pouvoirs publics pour qu’ils profitent de sa simplicité afin de faire du contenu en émission compté par la CCC un critère de l’achat public (voir le site labeltransmission.org). La simplicité de l’approche permet des outils de comptage gratuits pour TPE et PME[5].

Après les flux macroéconomiques, l’approche CCC est donc en passe d’associer à chaque flux d’entreprise de bien ou service son impact en émission, grâce à un partage des tâches de comptage efficace : entre la statistique publique et les entreprises, entre entreprises, et au sein de l’entreprise entre ingénieurs et financiers. Elle oblige simplement à changer l’habitude du ‘chacun chez soi’ : aux financiers l’argent, aux ingénieurs le carbone. Ingénieurs et financiers doivent apprendre à partager les mêmes données ; et financiers et comptables doivent ouvrir la puissance de leurs outils au comptage du carbone.

3-Un scénario pour compléter le comptage des impacts carbone et assurer la concurrence environnementale

On peut donc obtenir de l’approche CCC une partie des impacts ZEN qui assurent la concurrence environnementale : le volet Emission des flux de biens et services macro et microéconomiques. Deux défis demeurent : le comptage de l’impact en émission des produits financiers et la prise en compte de l’impact humain sur la capture naturelle et pas seulement sur l’émission. L’approche CCC rend ces comptages possibles un suivi cohérent des flux commerciaux et financiers à la fois en Argent et en Carbone et des arbitrages Argent/Carbone cohérents (encadré 2).

 

Le comptage de l’impact en émission des produits financiers

L’arbitrage entre financements se fait encore sur des indicateurs carbone qualitatifs liés à des réglementations locales (du type vert/marron pour la taxonomie européenne) quand un impact quantitatif permettrait à chaque financeur d’arbitrer librement et finement sur la rentabilité anticipée ZEN, à rentabilité anticipée argent équivalente.

L’approche cumulative comptable rend possible le comptage d’une rentabilité quantitative en transposant l’approche CCC des comptes commerciaux aux comptes financiers (encadré 2). Une description de cette transposition a été réalisée par Carbones sur factures[6]. Elle compte l’impact ZEN d’un produit financier comme le cumul (le long des chaines financières) de l’impact ZEN des investissements de production financés. Elle compte l’impact ZEN d’un investissement comme la somme de son contenu carbone (négatif) et des gains ou pertes ZEN futurs induits par la production de l’investissement, avec une composante de productivité (à capacité constante) et une autre de capacité (selon que sa production future sera plus ou moins efficace en émission nette que la moyenne mondiale). Le comptage est simple s’il se concentre sur les hydrocarbures (l’essentiel des émissions humaines).

Le comptage de l’impact des produits sur la capture naturelle

Le comptage de l’impact des produits sur la capture naturelle est indispensable pour réussir l’économie ZEN et le double rééquilibrage du climat et de la biodiversité. Le suivi des flux permis par l’approche CCC permettra d’intégrer cet impact dans la concurrence environnementale au fur et à mesure des progrès scientifiques nécessaires (voir l’encadré 2).

– La collectivité attend des scientifiques qu’ils associent de mieux en mieux à une surface terrestre ou marine l’évolution de ses captures naturelles et de son stock de carbone capturé naturellement ; qu’ils identifient les pratiques de production qui induisent ces grandeurs avec l’impact de chacune[7].

– Les comptes nationaux carbone et les protocoles carbone permettront d’ajouter ces impacts à l’impact d’émission, pour les activités de production concernées. Ils permettront également le comptage de la rentabilité anticipée en émission nette des produits financiers intégrant des crédits carbone, qui représentent aujourd’hui une zone grise du comptage carbone.

 

L’Europe est la mieux placée pour porter la promesse de la concurrence environnementale

La CCC peut donner les impacts ZEN nécessaires à la concurrence environnementale. Et la concurrence environnementale peut vaincre les gaz à effet de serre par libre concurrence et contraintes collectives légitimes.

L’Union Européenne est le porteur naturel de cette bonne nouvelle. Elle s’est construite en plaidant pour des règles universelles, autour d’un marché unique et du principe de concurrence. Et elle a aussi inventé un Green Deal ambitieux (qui a pu parfois trop embrasser pour bien étreindre). Son intérêt et l’intérêt collectif sont de rapprocher ces messages autour de la concurrence environnementale, avec le second marché unique et la seconde dimension de la compétitivité qu’elle apporte. L’Europe a d’ailleurs déjà commencé d’adopter l’approche cumulative comptable : Eurostat en est un pionnier au niveau macroéconomique et le Mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières s’appuie sur le contenu du produit en émission que compte la CCC…

 

Jérôme Cazes

 

 

[1] C’est par exemple le cas depuis plus de 10 ans dans la chimie allemande par des entreprises comme BASF sur des dizaines de milliers de références produits, chacune avec son contenu en émission.

[2] https://e-ledgers.institute et https://hbr.org/2021/11/accounting-for-climate-change pour l’article séminal de 2021 de la Harvard Business review.

[3] In von Kalckreuth, Ulf (2025), Product carbon contents – an encompassing and market based information system. Journal of Latin American Central Banking, in press, available online, 25 August 2025, https://doi.org/10.1016/j.latcb.2025.100170

[4] Air Liquide, Blackrock, Santander, BASF, EY, EXXON… voir https://carbonmeasures.org

[5] En France, https://lasocietenouvelle.org et https://carbones-factures/3-webinaires-gratuits/

 [6] Pour une présentation du comptage possible de la rentabilité en émission d’un produit financier voir : https://carbones-factures.org/rentabilite-emission-produitfinancier/

[7] Sont notamment concernés l’impact de l’artificialisation, l’impact des pratiques agricoles, sylvicoles et piscicoles, celui de l’habillement et des boissons (pour l’empoisonnement des eaux par le plastique) ; celui des grands équipements publics, à travers l’exploitation ou l’empoisonnement des surfaces de leur emprise.